La Maison du Jazz de Liège: «On n’a pas tous les jours vingt ans» Des concerts et un livre.

livre

Les concerts
Vendredi 17 et samedi 18 octobre 2014, la Maison du Jazz de Liège a fêté dignement ses vingt ans d’existence. Vendredi, soirée ouverte aux collaborateurs, adhérents et autres proches de la Maison du Jazz. Sur l’écran, les images défilent, témoins privilégiés des multiples activités mises en oeuvre par Jean-Pol Schroeder et son équipe (Danièle, Charline, Sam et les bénévoles): cours d’histoire du jazz, soirées vidéo avec invités (Spéciales Sadi, Jean-Louis Rassinfosse ou Richard Rousselet), expositions de peinture (Louis Joos, Yves Budin, Jampur Fraize) ou de photos (le regretté Jacques Joris, Jimmy Van Der Plas), soirées thématiques (jazz scandinave, italien ou nouvelle scène de Chicago), concerts rue des Foulons (Phil Abraham) ou au Petit Théâtre (Robert Jeanne), participation au Jazz 04 au fil de l’eau (Animus Anima) et à ses prédécesseurs (Flûtes et zut), conférences vidéo (les chanteuses au Café Sauvenière), les journées Jazz-Littérature-Politique ou Le Grand Jazz avec Philippe Baron. Jean-Pol aurait-il un don d’ubiquité ? C’est aussi l’occasion d’évoquer le petit dernier: « Le jazz comme modèle de société » un ouvrage édité par l’Académie Royale de Belgique. Après les discours protocolaires, buffet et concert concocté par Casimir Liberski (piano) et Jean-François Foliez (clarinette): entre grands classiques et Spain de Chick Corea.
Samedi: concerts tous publics. En première partie: 7 grands noms de la scène liégeoise. A tout seigneur, tout honneur: Steve Houben en trio avec Jacques Pirotton et Quentin Liégeois (soit le trio du livre-cédé). Ana Maria de Wayne Shorter ou Black Beauty d’Ellington. Un moment de grâce : la ligne fluide du saxophone alto se love dans les entrelacs des deux guitares, deux guitares non pas rivales mais complémentaires par leur différence de timbre. Robert Jeanne, l’aîné toujours fringant, vient ensuite présenter quelques thèmes de son nouvel album « Awèvalet » (une composition peu connue de Bobby Jaspar). Ici, il est accompagné par Jacques Pirotton (guitare), Sal La Rocca (contrebasse) et Mimi Verderame (batterie). Troisième formation : Pierre Bernard, le flûtiste de Rêve d’Eléphant Orchestra, montre qu’il peut tout aussi bien revisiter des classiques, en quartet avec Pascal Mohy (piano). Steve revient, enfin, avec le trio rythmique et, en rappel, tous les sept se retrouvent pour un Oleo de derrière les fagots. Deuxième partie : retour du saxophoniste alto britannique Peter King, après son passage à Jazz à Liège en 2009. Il est entouré de Pascal Mohy, surprenant d’aisance (pas besoin de partition pour ce concert « one shot »), de Duylinh Nguyen, contrebassiste avec qui Peter King joue notamment à Paris en compagnie d’Alain Jean-Marie et d’un Mimi Verderame qui drive le quartet avec un groove énergique. Au programme, à côté d’un grand classique (Jumpin’ With Synphony Sid), une composition de Mc Coy Tyner (Passion Dance) et deux thèmes de Wayne Shorter : le très connu Footprints et un Yes Or No très coltranien que le saxophoniste de Miles avait enregistré sur l’album « Juju », en compagnie de Mc Coy Tyner. Que ce soit au cours d’une longue intro en solo absolu, dans l’exposé des thèmes ou ses envolées solos, Peter King fait preuve de toute sa volubilité, toute sa fougue même si on le sent fatigué lorsqu’il cède le devant de la scène à ses accompagnateurs, pour s’asseoir derrière le piano. Cela ne l’empêchera pas, en rappel, d’inviter tous les musiciens à le rejoindre pour une belle succession de « chases ». Troisième partie de la soirée : DJParty avec DJSoman & The Jazz Kid ou comment remettre des 78 tours à l’honneur.

jp schroeder by jos knaepenJean-Pol Schroeder © Jos L. Knaepen

Le livre-cédé: Jean-Pol Schroeder, Le jazz comme modèle de société.
Dans cet ouvrage d’une centaine de pages publié dans la collection L’Académie en poche, J.P. Schroeder pose la question de la place du jazz dans la société : simple musique de plaisir ou musique de témoignage et d’engagement ? Un ouvrage documenté à dimension philosophique et socio-politique, une invitation à la réflexion et un appel aux souvenirs. Le livre s’ouvre sur le rappel d’un concert de Louis Armstrong, en 1934, au Forum de Liège (auquel le père de Jean-Pol assista). L’occasion d’une levée de boucliers dans la presse locale : une « sensualité bestiale…splendide de hideur sauvage ». Vingt ans plus tard, nouveau passage du trompettiste au Forum (mon premier concert d’élève de primaire), le ton a changé : « une incontestable star populaire ». S’il résulte d’un « métissage entre éléments de culture européenne importés par les colons blancs et éléments africains importés par les esclaves noirs », le jazz, dès sa naissance, peut se définir comme une musique d’esclaves et, par conséquent, une musique rebelle. Cette révolte se retrouve tant dans les work songs, témoins d’un réel servage, que dans les negro spirituals, révélateurs d’un espoir d’exode et de liberté retrouvée (à ce propos, il est intéressant de lire les textes rassemblés et commentés par Marguerite Yourcenar, dans son ouvrage « Fleuve profond, sombre rivière », un livre de 1974). Avec le temps, cette révolte n’a fait qu’amplifier : de Strange Fruit, dénonciateur des lynchages du Klu Klux Klan, à l’exaltation de la négritude, comme en littérature, avec Ellington (Symphony In Black, Black Beauty), à l’explosion de la great black music de Charlie Mingus (Fables of Faubus) et du free jazz d’Archie Shepp (Malcolm Semper Malcom de l’album « Fire Music », comme en écho au Fire Next Time de James Baldwin). L’occasion de se référer aux livres « Le peuple du blues » de Leroy Jones et « Free Jazz Black Power » de Philippe Carles et Jean-Louis Comolli paru en 1971 (en 1968, la revue Ecritures du Cercle de Littérature de l’Université de Liège avait publié un article « Jazz et littérature: la révolte noire » qui soulignait le parallèle évident entre free jazz, littérature afro-américaine et black power). Comme le souligne Jean-Pol, le combat s’est ensuite étendu hors Etats-Unis : « Dollar Brand utilise sa musique comme une arme contre le gouvernement sud-africain » et, fatalement, contre l’apartheid, Gato Barbieri « défend son Argentine natale à travers son album Third World puis en intégrant à Fenix, les paroles de la chanson El arriero d’Atahualpa Yupanqui », le célèbre défenseur de l’identité indienne face à la colonisation hispanique. On pourrait multiplier les exemples : à l’époque du communisme dans les pays de l’Est, le free jazz, expression d’une liberté débridée, exprimait son opposition au pouvoir (Jazz in Time n° 26, 32, 33), l’exaltation de l’italianité, la volonté d’enracinement dans une tradition populaire incarnaient chez des musiciens comme Pino Minafra la résistance à l’abâtardissement culturel voulu par le matraquage médiatique berlusconien (Jazzaround 37-38 de 2004).
Dans le chapitre 4, « Paradigmes bleus », Jean-Pol analyse ensuite la spécificité du jazz dans sa composante du rythme et du traitement du timbre. Compromis entre l’exaltation de la liberté (celle de l’improvisation du soliste) et la notion de solidarité (le jazz, musique des interprètes plutôt que des compositeurs, est avant tout une musique collective centrée sur la dynamique du « call and response », un échange mutuel entre musiciens, comme entre la scène et le public), le jazz apparaît comme un véritable « modèle de société ». « De toutes les formes d’art qui existent aujourd’hui, le jazz est certainement la seule qui ait su concilier la liberté de l’individu avec les exigences de la cohésion collective » (Dave Brubeck, cité p. 91). CQFD. Le texte est accompagné d’un cédé de 5 titres : une musique arrangée par Steve Houben pour un trio réunissant saxophone alto et guitares (Jacques Pirotton et Quentin Liégeois). Une manière de prolonger la lecture.
Claude Loxhay

Article publié par jazzaround
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